Fin 1977: Roger Peart reçoit un appel du président de la Fédération automobile québécoise: Labatt, alors détentrice des droits du Grand Prix du Canada, qui se déroule à l’époque à Mosport, veut savoir si Montréal peut accueillir l’épreuve de F1.

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Grande question, pour laquelle M. Peart demande un temps de réflexion… de 30 minutes: «J’ai d’abord pensé à l’île Notre-Dame, qui avait accueilli l’Expo dix ans plus tôt. Puis, à un tracé qui débuterait et se terminerait dans le stade olympique mais, techniquement, c’était diablement compliqué. J’avais aussi en tête quelques autres options, comme Laval.»

Mais… «On n’a pas eu à aller aussi loin,» dit M. Peart. Car la première idée aura été la meilleure: une fois les 30 minutes écoulées, il déclare à son interlocuteur que oui, la Ville de Montréal peut accueillir un Grand Prix. Et que c’est sur de l’île Notre-Dame qu’elle doit le faire, ne serait-ce que pour son accès par le métro.

Coup de chance: le maire Drapeau vient justement d’annoncer que l’île artificielle sera consacrée aux activités sportives, alors que la voisine, l’île naturelle Sainte-Hélène, sera à vocation culturelle.

En avril 1978, le conseil municipal accepte le projet d’une piste de course, «à la condition expresse qu’il ne lui en coûte rien,» se rappelle M. Peart.

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L’ingénieur Roger Peart est bien connu du monde international de la course automobile. Au fil des cinq dernières décennies, il a non seulement piloté (en amateur), mais aussi géré des courses et inspecté des circuits.

Aujourd’hui âgé de 84 ans, il est toujours président de l’Autorité sportive nationale canadienne (ASN Canada). Jusqu’à il y trois ans, il était le seul commissaire sportif (steward) du pays à être reconnu par la Fédération internationale de l’automobile (FIA, le maître des courses automobiles).

Sans surprise, c’est à lui qu’on a remis le mandat de concevoir, sur l’île Notre-Dame, un circuit qui se respecte.

«Il me fallait compresser un circuit là-dedans…»

- Roger Peart

Le Britannique, qui vit alors à Montréal (il réside aujourd’hui à Mississauga, en Ontario), se rappelle encore du moment où il a voulu inspecter les lieux.

Ce jour-là, Mère Nature avait fait tomber une bonne bordée de neige; voilà qui l’avait forcé à élaborer des ébauches pendant tout un hiver… sans même avoir pu inspecter le sol. «Je me souviens de ces jours passés au chalet, à Saint-Sauveur: lorsque le ski n’était pas à son meilleur, je dessinais des plans, des plans, encore des plans.»

Le défi s’avère plus important que prévu: «D’abord, il me fallait faire abstraction des vieux pavillons de l’Expo qui allaient être démolis. À l’opposé, il me fallait composer avec des éléments qui étaient là pour rester: le lac et son parc au centre, le fleuve d’un côté, le bassin olympique de l’autre.»

Surtout: «Il n’y avait pas beaucoup d’espace et il me fallait compresser un circuit là-dedans, avec des droits et des virages.»

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Il était prévu que les bâtiments à l’est de l’île où se trouve encore aujourd’hui le virage en épingle et où étaient rangés les bateaux, allaient servir pour les voitures de course.

Une fin de semaine par année, les régates allaient donc céder la place aux bolides de performance: «C’était une solution économique,» se souvient M. Peart qui, soit dit en passant, n’a jamais été payé pour son travail…

Une dizaine d’année plus tard, devant l’impraticabilité de cet arrangement, de nouveaux puits ont été aménagés à leur emplacement actuel, plus à l’ouest, tout juste avant le virage Senna.

Il s’agissait là de la plus importante modification qu’allait subir le circuit montréalais en près de quatre décennies d’histoire.

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La construction du circuit qui allait porter le nom de Gilles Villeneuve (en 1982, après le décès du pilote québécois) aura été exécutée en un temps record. «C’était une période folle, tout allait trop vite!» se souvient M. Peart.

Après un hiver passé à concevoir le meilleur tracé possible, le Britannique se rend en Europe afin de faire approuver ses plans par la FIA – ce qui est fait en mai 1978, lors d’une rencontre à Monaco.

Puis, les appels d’offres sont lancés, à temps pour que la construction débute en juillet 1978.

La première course de F1 devait avoir lieu trois mois plus tard…

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Le dimanche 8 octobre 1978: le premier de 39 Grand Prix du Canada (toutes les années jusqu’à maintenant, sauf en 2009) à se tenir sur le tout nouveau Circuit de l’île Notre-Dame se déroule comme dans un conte de fée.

Un conte de fée pour M. Peart d’abord, qui y agit à titre de directeur de course. Il est donc aux premières loges lorsqu’il entend les Jackie Stewart de ce monde dire que «son» circuit est «un petit paradis au beau milieu d’un grand fleuve».

Un conte de fée aussi pour le public québécois. Car comme si les dieux de la course avaient mis leur chapelet sur la corde à linge, c’est nul autre que Gilles Villeneuve qui passe le fil d’arrivée en tête de peloton, au volant de sa Ferrari #12.

Le pilote québécois célèbre sa toute première victoire en 19 épreuves de F1, devant plus de 72 000 spectateurs.

Il reçoit son trophée des mains du premier ministre, Pierre-Elliot Trudeau. Pour son écurie Ferrari, il s’agit d’un premier succès en huit ans.

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Encore aujourd’hui, la piste montréalaise est vue comme un circuit fait de longs droits rapides interrompus par des virages très serrés, où les pneus, les freins, les moteurs et les transmissions sont mis à rude épreuve.

Tracé technique s’il en est un, il exige une concentration de tous les instants et laisse peu de marge de manoeuvre.

Ceci dit: «Contrairement à bon nombre de circuits internationaux, celui de Montréal compte plusieurs occasions de dépassements, dit M. Peart. Voilà qui se traduit par des courses qui y sont toujours excitantes.»

Et une course de F1 à Montréal, le Britannique n’en a jamais manqué une depuis 1978. De toujours, il y a assisté de la tour de contrôle, à titre de l’un des trois commissaires sportifs délégués par la FIA ou, depuis trois ans, comme invité d’honneur.

Si vous l’y croisez, demandez-lui s’il modifierait quelque chose à son tracé, s’il en avait l’occasion, et il vous répondra, comme à nous, qu’il n’a encore jamais vu, à ce jour et à travers le monde, un circuit qui soit parfait. Mais il ajoutera que: «Oh, combien les pilotes et les équipes l’apprécient…»

Et il vous racontera peut-être même cette dernière anecdote bien juteuse:

«Gilles Villeneuve a voulu me donner un pourboire… »

- Roger Peart

Début des années 1970: Roger Peart est alors instructeur en chef à la Fédération automobile du Québec. Il se rappelle un certain jour où… :

«Un petit homme très tranquille, débarqué de Berthierville, vient me voir; il voulait piloter des voitures. Je l’ai interrogé sur son expérience, il m’a répondu qu’il conduisait des… motoneiges.»

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«Comme nos événements estivaux étaient terminés, je lui ai suggéré de louer la piste de Sanair, d’y amener une voiture et que l’on verrait de quel bois il se chaufferait.»

«Le jour où il s’est pointé avec la Mustang de son frère, j’ai dû m’absenter pour un rendez-vous d’affaires. Mais j’ai demandé à un collègue instructeur de me faire un rapport. En fin de journée, celui-ci m’a téléphoné en me disant: Hé, boss! Je crois qu’on a quelque chose!»

«En effet: à chaque tour de piste, le jeune Gilles Villeneuve était plus rapide que son instructeur… Bien évidemment, nous lui avons accordé sa licence de pilote.»

«Je me souviens que pour me remercier, il a voulu me donner 5$ de pourboire… » NDLR: Aujourd’hui, ça équivaudrait à un pourboire d’une trentaine de dollars…

Un généreux petit-grand homme qui, quelques années plus tard, allait obtenir les grâces de tout un village italien, Maranello, ainsi que de son plus illustre habitant, un certain Enzo Ferrari…

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  • Né à Londres en 1934
  • Se passionne pour les courses automobiles dès son plus jeune âge
  • Études: diplômé en ingénierie à l’Université de Londres
  • Immigre au Canada en 1958 – il y a 60 ans cette année
  • Métier: ingénieur (a longtemps travaillé pour Pratt & Witney, à Longueuil)
  • S’adonne au rallye avec l’équipe canadienne de Volvo (1960-1963)
  • Participera à la toute première course à se dérouler sur le nouveau circuit Mont-Tremblant, en 1964
  • Procède aux inspections des circuits de course canadiens depuis 1969
  • Président de l’ASN Canada (depuis 1991)
  • Commissaire sportif pour la FIA à travers le monde (depuis 1980)
  • Commissaire sportif «local» de la FIA attitré au Grand Prix du Canada depuis 1990